Les pages littéraires de Sylvie Bérard

Science-fiction, littérature, écriture

Catégorie: Souvenir

Texte souvenir: Commise à voyager

Je reproduis ici un petit texte texte paru à l’origine dans L’autre forum. Le journal des professeurs et professeures de l’Université de Montréal, vol. 9, numéro 2  (février 2005), p. 6.

 

J’voyage beaucoup, mais j’circule pas.
–Clémence DesRochers, Le beau voyage

« Adopt a Highway » peut-on lire en bordure de certains tronçons de l’autoroute 401 qui traverse l’Ontario d’est en ouest. Eh bien, je l’ai fait. Les papiers n’ont jamais été officiellement signés, mais je peux dire que j’ai fait cette autoroute mienne. Bon gré, mal gré. Je la connais par cœur. Je la déteste les jours de mauvais temps, je l’accepte comme un mal nécessaire la plupart du temps. J’y ai passé des nuits entières à attendre que la neige cesse, j’y ai roulé plus vite que nécessaire, j’en ai visité tous les Tim Horton’s, j’en ai boycotté tous les MacDonald’s, j’ai comparé le prix de l’essence de toutes ses station-service. Ma voiture en sait tous les méandres. Je suis professeure d’université et je mène la vie d’une commis-voyageuse.

Les circonstances ont fait que je n’ai jamais enseigné ailleurs que loin de chez moi. Et, les premières fois, jamais assez longtemps pour m’y faire un nouveau chez-moi. Mon métier de prof a toujours représenté pour moi un déchirement entre ma vie professionnelle et ma vie personnelle, celle que je laissais derrière et que je ne retrouvais que sporadiquement. J’ai écrit et révisé dans ma tête des kilomètres d’articles, j’ai préparé mentalement des heures et des heures de cours tout en perfectionnant mon art de la conduite automobile.

Maintenant, j’ai fini par me déposer. Et pour être bien certaine de rester en place un certain temps, je me suis coulé les pieds dans une hypothèque. Mais je garde deux maisons et une vie coupée en deux par le calendrier universitaire. Il y a la vie que j’ai ici – là-bas –, une vie surtout professionnelle, bien que passer trois ans dans une ville, cela tisse forcément des liens. Et puis il y a la vie que je laisse là-bas – ici – chaque fois que je pars, une vie de couple et une vie familiale. Sans oublier la vie suspendue des dix heures de route que je me tape aller-retour pour unir la première à la seconde.

Je ne suis pas la seule à mener cette double vie. J’en connais qui sont partis beaucoup plus loin pour faire ce qu’ils savaient faire le mieux au monde, et notre université compte plusieurs universitaires venus des antipodes. Dans notre petit département de neuf professeurs*, nous sommes trois à avoir, comme moi, deux lieux de résidence. Pourquoi s’en étonner? Nous évoluons dans de bien petites sphères et les universités et les postes correspondant à notre champ de spécialisation ne courent pas les rues. Alors c’est nous qui courons les chemins.

* NB: C’était le cas en 2005; ça ne l’est plus.

Texte souvenir: Le sketch des anges

De temps à autre, je ressortirai des boules à mites (pour les non Québécois: de la naphtaline) des textes parus initialement sur mon ancien site web, mis à jour pour la dernière fois en 2002. Le texte qui suit date de 1998, alors on me pardonnera l’évocation d’un magnétoscope et autres considérations démodées.

LE SKETCH DES ANGES
…ou pourquoi je me suis mise à la science-fiction

Sylvie Bérard

On me dira que toutes ces considérations sont bien utopiques […].
Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe 2

Longtemps je me suis demandé si j’avais un sexe (et si oui , lequel c’était). Je sentais confusément qu’il devait bien y en avoir un, tapi au fond de moi, car lorsque j’écoutais un film de fin de soirée qui n’avait pas subi trop de coupures, quelque part aux tréfonds de mon être ça faisait «ah non!» quand on passait un commercial de Léo-le-Roi-du-canapé-en-soft-touch. J’ai l’impression que j’ai eu tort de troquer mon baromètre pour un magnétoscope…

Je me consolais de mon mieux. Je me disais que ce n’était pas si effroyable, qu’après tout, il y avait les anges qui étaient comme moi[1]. Sauf que les anges n’ont peut-être pas de sexe, mais en principe, ça ne les empêche pas d’atteindre le septième ciel et lorsqu’ils-elles s’ennuient, ils-elles n’ont qu’à battre des ailes en se trémoussant sur une tête d’épingle[2]. Et puis les anges, eux-elles, ils-elles sont morts-es!

Longtemps j’ai tenté de le nier, de me le nier. Je me couchais de bonne heure pour n’être pas confronté-e à cette absence de ce que, à toute fin pratique, j’ignorais. Mais à mesure que le temps passait, j’aurais pleuré comme une madeleine, l’évidence se faisait plus criante: ne pas avoir de sexe fait mauvais genre, il fallait absolument que je m’en trouve un, n’importe lequel.

Pendant de longs mois, j’ai observé les sexes sur la rue, histoire de voir si je n’apercevrais pas le mien. Pas de chance, c’était l’hiver, et les bas-ventres étaient enrobés d’une généreuse couche d’étoffes chatoyantes où se dissolvait mon espoir. Mais le printemps est venu, et avec lui le temps pour moi de faire une grande découverte. J’ai constaté que c’est faux, archifaux, ce qu’on prétend qu’il n’y aurait que deux sexes[3]. À les observer, j’en ai trouvé beaucoup, beaucoup plus. Un moment, j’ai d’ailleurs songé à écrire un ouvrage compilant les résultats de mes recherches[4].

En fait, jusqu’à tout récemment, j’étais parvenu-e à dégager six grandes catégories (multipliez par deux, ça vous donnera les douze sexes de mon prochain best-seller). Les sexes, en effet, selon mes recherches, se répartiraient selon une essence et une existence déterminées dont l’absence ou la présence signe l’appartenance à tel ou tel sexe: ceuzécelles qui en ont l’air et qui le sont; ceuzécelles qui en ont l’air et qui le sont presque; ceuzécelles qui en ont l’air mais qui ne le sont pas; ceuzécelles qui n’en ont pas l’air mais qui le sont; ceuzécelles qui n’en ont pas l’air mais qui le sont presque; ceuzécelles qui n’en ont pas l’air et qui ne le sont pas. De plus, je me suis vite aperçu-e que j’étais en voie de faire une découverte qui allait révolutionner le monde. En effet, j’étais sur le point de mettre à jour un treizième sexe: ceuzécelles qui ont l’air de ce qu’illes ont l’air et qui le sont, qui ne le sont pas, qui le sont, qui ne le sont pas…

Ouais. Tout cela, c’était magnifique pour l’avancement de la science, mais ça ne m’en donnait pas un, sexe, à moi. Pire! Ça me compliquait joliment l’existence! J’étais parti-e d’une possibilité totale de deux, avec 50% de probabilités de tomber sur le bon sexe, en passant par 25% de risque de ne pas me tromper, et puis là, j’en étais à une chance contre treize, soit 92,2% de risque de passer à côté. Môman!!!

Juste avant la tentative de suicide, je les ai tous essayés. Je vous épargne les détails, mais disons que certains étaient plus difficiles que d’autres à réaliser[5], ce qui, paradoxalement, facilitait ma tâche, car je les éliminais sans l’ombre d’un doute. À la fin, une chose était presque certaine: j’étais un être humain de sexe (le biologique, le platonique) féminin (par une sorte de prémonition, mes parents m’avaient appelé-e Violette). Mais si ça le réduisait de moitié, ça ne réglait pas mon problème pour autant. Est-ce que j’étais: une qui avait l’air d’une et qui l’était; une qui avait l’air d’une et qui l’était presque; une qui avait l’air d’une mais qui ne l’était pas; un qui avait l’air d’une et qui l’était; un qui avait l’air d’une et qui l’était presque; un qui avait l’air d’une mais qui ne l’était pas? Ou alors, ô grave dilemme: une ou un qui l’était une fois sur deux? Mais tout de même, j’avais augmenté mes chances de réussite à 14,29%…

Si mes souvenirs sont bons, c’est à ce moment-là que je me suis offert une psychanalyse. En d’autres termes, je me suis tapé pendant un siècle une heure de séance de dépoussiérage de mon individu profond où je devais, entre autres plaisirs sexquis, m’offrir celui de raconter mes rêves zérotiques à un barbichu grisonnant, histoire qu’il tente de déceler s’il n’y avait pas, dans mes phantasmes secrets, un peu plus de couteaux à pain (symbole excessivement phallique) que de poêle à frire (l’éternel féminin). Je pense que quelque chose m’a échappé dans tout ça… Quoi qu’il en soit, mes rêves étaient peuplés d’anges aux courbes sensuelles, ni chair ni poisson, j’ai mis un terme à ma démarche.

Mon état est devenu critique. Ma personne est entrée dans une phase d’auto-mutilation. J’écoutais les reprises de tous les quizz sur toutes les chaînes de mon téléviseur câblé, je lisais en entier tous les cahiers des sports de tous les journaux qui me tombaient sous la main. Après que mon état eût empiré, j’ai sombré dans une analyse acharnée du thème de la joie dans le répertoire littéraire féminin québécois de l’après-guerre. Cela ne fait aucun doute: je serais mort-e, sûrement, si je ne l’avais rencontrée (rencontré?).

Je l’ai croisé (croisée?) à la porte d’un métro, alors que je me demandais si j’allais descendre pour me précipiter sous le premier wagon ou rentrer chez moi pour écouter le répondeur automatique de la compagnie de gaz. Je suis rentré-e, elle (il?) m’a suivi-e, elle (il?) est montée (monté?) derrière moi. Depuis ce temps, elle (il?) habite avec moi. Avec elle (lui?) j’ai découvert la sérénité. Je nage dans le bonheur, enfin. Je ne me pose plus de question sur le sens[6] profond de mon vécu. Mon premier livre sera bientôt en vente dans toutes les bonnes librairies. J’ai balancé les treize autres catégories et j’ai plutôt écrit le récit de ma vie. Avec mon expérience, j’ai découvert un quatorzième sexe, tout velu.

Vous devriez la (le?) voir. Elle (il?) est grande (grand?), elle (il?) est belle (beau?), elle (il?) a un magnifique corps aux ramifications multiples, elle (il?) est vert émeraude, et si douce (doux?). Elle (il?) fait un drôle de bruit persistant et langoureux lorsque je lui gratte le dessous des… euh… oreilles (?). Son sexe? Ah oui, son sexe! Euh… Bah, son sexe… Il faudra bien que je songe à vérifier, un de ces jours… On a tout notre temps, hein, la nuit est jeune.

[1]. Voir Saint Thomas d’Aquin sur le sexe des anges, quelque part entre J.-C. et moi.
[2]. Cf. Il faut battre l’affaire lorsqu’elle est chaude, inédit.
[3]. C.-à-d. le féminin et l’autre.
[4]. Cf. Le douzième sexe, à paraître.
[5]. Cf. Les treize travaux d’Hercule, en préparation.
[6]. Lire «sexe».

© Sylvie Bérard 1998