Les pages littéraires de Sylvie Bérard

Science-fiction, littérature, écriture

Mois : octobre, 2011

Dulice Tremblay et le trésor des Nalirs

(Mon texte-hommage pour le 15e anniversaire d’Alire)

Dans le cadre de la célébration de son 15e anniversaire, Alire a demandé à tous les auteurs-es de la maison d’y aller d’une contribution pour son livre d’or. Voici le texte (à clé) que je leur ai offert.

C’était une demeure tout ce qu’il y a d’ordinaire. Dans la mesure où l’on trouve des demeures ordinaires dans Westmount : grande résidence de pierre haut-perchée sur la montagne et presque entièrement tapie derrière de grands arbres et une haute clôture. Cependant, Dulice Tremblay se doutait déjà que ce n’était pas une maison comme les autres; sinon, pourquoi le baron d’Outre lui aurait-il transmis la clé en faisant tous ces mystères et pourquoi aurait-on essayé de lui subtiliser cette même clé tant de fois et à tant de frais pendant qu’elle faisait la route entre Québec et Montréal? Elle inséra dans la serrure la clé au dessin complexe et faite d’un alliage inconnu, et la lourde porte de bois pivota doucement sur des gonds bien huilés. Dulice Tremblay se retrouva dans un vestibule sombre et vit immédiatement ses doutes se confirmer. Elle entendit un mécanisme se mettre en branle, déclenché par le poids de son corps sur la dalle de l’entrée. Puis, ladite dalle se déroba sous ses pieds, la faisant chuter dans un puits sans fond. Elle tomba et tomba sans fin, ses vêtements d’exploratrice claquant dans l’air. Puis elle atterrit mollement sur une surface sablonneuse et chaude, ralentie dans sa course par une force mystérieuse mais salutaire. Son sac, qu’elle avait lâché au cours de sa chute, retomba près d’elle. Autour d’elle, un désert. Au-dessus-de sa tête, contre toute logique, un ciel bleu et sec. Elle était seule.

Puis elle ne le fut plus. Un cri, au-dessus de sa tête. Et un bruit sourd, près d’elle. « Michael! » s’exclama-t-elle, « Que faites-vous ici?

– Vous aviez laissé la porte ouverte, alors je suis entré et puis le sol s’est dérobé sous mes pieds et…

– Je vous avais dit de ne pas me suivre!

– Mais je veux devenir votre assistant, madame Tremblay. Je veux partir avec vous en quête du trésor des Nalirs. Je peux vous être d’une aide précieuse, vous savez.

– Si vous pouviez vous contenter de me remettre la version finale de votre thèse plutôt que de perdre votre temps à m’espionner, vous m’aideriez déjà beaucoup. »

Coupant court aux objections de son étudiant, elle soupira : « Bon, puisque vous êtes là, rendez-vous au moins utile. » Elle lui balança son sac sur les bras et, tournant dos au soleil parce qu’il fallait bien choisir une direction, elle se mit en marche sans l’attendre.

Ils marchèrent ainsi longtemps, sous un soleil implacable, dans un jour interminable, sur le sable brûlant. Très vite, Michael se mit à se plaindre de la soif. Tout en ignorant ses lamentations, Dulice Tremblay, de son côté, se prit à regretter d’avoir laissé ses provisions dans l’auto. Même si, normalement, on m’apporte pas de casse-croûte lorsqu’on s’en va simplement explorer une maison, fût-elle de la taille d’un manoir.

« Oh, regardez, madame Tremblay, il y a de l’eau là-bas vers la droite.

– Mais non, ce n’est pas de l’eau. Personne ne vous a jamais parlé du phénomène des mirages?

– Mais ce n’est pas un mirage, regardez, c’est comme un petit bassin. »

Sans plus se soucier de son étudiant, elle continua sa route comme si rien ne s’était passé. Cependant, elle se rendit compte que quelque chose clochait lorsqu’elle cessa d’entendre les pas du jeune homme dans le sable derrière elle. Elle se retourna pour constater que Michael n’était plus là. Elle l’aperçut au loin qui courait vers le mirage. Même si personne ne pouvait l’entendre, elle étouffa un juron et bifurqua vers la vapeur bleutée qui ondulait à l’horizon.

Tel que prévu, l’eau n’était qu’une illusion qui s’éloignait à l’horizon à mesure qu’on croyait s’en rapprocher. Elle rattrapa bientôt Michael, sa chemise kaki trempée de sueur, qui avait ralenti le pas, essoufflé. Il fixait l’horizon.

« Tu vois, je vous l’avais bien dit, c’est un mirage.

– Mais alors, madame, qu’est-ce qu’on voit là-bas? »

Dulice écarquilla les yeux. Au loin, on apercevait effectivement une étendue qui, cette fois, pouvait bel et bien être de l’eau. Cet étourdi de Michal les avait conduits vers une véritable oasis. Elle se mit en marche vers celui-ci, en prenant les devants cette fois. Ils parvinrent à un grand lac étale cerclé d’une zone de verdure qui tranchait sur l’aridité environnante.

L’eau était limpide. Michael se pencha tout de suite pour s’abreuver, mais Dulice Tremblay l’agrippa par le col de sa chemise pour l’en empêcher. « Non, ne buvez pas. Cette eau n’est peut-être pas potable. » Michael s’assit dans le sable en faisant la moue. Toutefois, Dulice ne lui portait plus attention. En effet, en se penchant, elle avait aperçu une drôle de silhouette dans l’eau diaphane. Il y avait un objet dans l’eau. Un gros objet. Qui ressemblait fort à un bathyscaphe. Soudain, les mots du baron d’Outre lui revinrent : « Je sais que vous n’avez pas peur de vous mouiller. » Il l’avait su dès le début, le salaud; il savait très bien dans quelle aventure il l’envoyait se fourrer!

« Est-ce que le trésor des Nalirs est là-dedans, Madame?

« Je l’ignore, Michael, dit Dulice, mais ce que je sais, c’est que je vais sauter dans l’eau et aller voir ce qui se trouve au fond de ce petit lac. Vous, restez ici et ne bougez surtout pas tant que je ne serai pas remontée.

– Mais…

– Vous voulez être mon assistant? Eh bien il vous faut apprendre à faire comme je vous le dis. Je reviens dans quelques minutes. »

Elle lui lança son sac. Et, prenant une grande respiration, elle plongea dans l’eau.

L’objet sous l’eau était plus gros qu’un bathyscaphe. Sa taille était plus proche de celle d’un navire de croisière même si ses formes arrondies tenaient plus du ballon dirigeable. Et il flottait en eau plus profonde qu’elle ne l’avait évalué. Lorsqu’elle y parvint, elle était presque au bout de son souffle. Elle était sur le point de remonter lorsqu’elle aperçut une lueur qui venait de la partie inférieure de la coque. Elle se propulsa jusque-là et constata qu’il y avait une ouverture dans la paroi. Elle se laissa remonter, expirant ses dernières bulles d’air, espérant vivement qu’elle avait vu juste et qu’elle émergerait dans une poche d’air.

À bout de souffle, elle fit surface au milieu d’un grand espace circulaire aménagé au milieu du grand vaisseau immergé. Elle se laissa flotter un moment à fleur d’eau, en attendant de retrouver une respiration normale, puis elle nagea vers les bords du petit bassin au milieu duquel elle se trouvait et elle se hissa hors de l’eau.

Elle se leva et regarda autour d’elle. C’était une sorte de rotonde percée d’écoutilles dont toutes étaient fermées à l’exception d’une seule, entrouverte. Elle allait se diriger vers celle-ci lorsqu’elle entendit des bulles éclater à la surface de l’eau. Dans un nouveau bouillonnement, une masse fit surface et, à sa couleur, Dulice reconnut la chemise de Michael. Ce dernier fit un effort pour surnager, sortit la tête désespérément, mais happa autant d’air que d’eau et s’étouffa.

L’exploratrice sauta à l’eau. Le corps ne s’agitait déjà plus lorsqu’elle l’agrippa. Elle le hissa hors de l’eau et s’agenouilla près de Michael pour appliquer les techniques de réanimation. Au début, rien ne se passa, puis l’assistant tenta de respirer un grand coup, toussa, et se redressa en hoquetant.

« Espèce de petit imbécile, tonna-t-elle lorsqu’elle fut sûre avait repris son souffle pour de bon. Vous avez vraiment résolu de faire systématiquement le contraire de ce que je vous ordonne.

– Mais vous ne remontiez pas et j’avais peur que vous soyez en danger

– Alors vous vous êtes dit “Mettons-nous plutôt dans le pétrin nous-même!” »

Michael adopta un air penaud. Dulice Tremblay se radoucit. « Bon, rien ne sert de se perdre en reproches. Je vous dirais bien de rester ici à m’attendre, mais je sais que vous allez sans doute me suivre, alors levez-vous, nous allons explorer le vaisseau ensemble. »

Avec Michael qui toussotait à sa suite, l’exploratrice se dirigea vers la seule écoutille qui n’était pas fermée. Elle se glissa par l’ouverture en faisant signe à son assistant de la suivait. Ils n’avaient pas fait trois pas au-delà du seuil qu’ils entendirent l’écoutille se refermer derrière eux.

Il ne faisait pas noir dans la pièce – plutôt un large couloir – où ils venaient de pénétrer. Des torches étaient accrochées au mur, de loin en loin. Dulice alla sonder la porte pour voir si elle pouvait la rouvrir, mais elle semblait verrouillée de l’extérieur. Elle soupira en songeant qu’elle aurait dû prévoir le coup et glisser un quelconque objet dans l’embrasure pour empêcher l’écoutille de se refermer tout à fait. Elle venait plutôt de se faire avoir comme une débutante!

Elle tressaillit en entendant la voix de Michael venue de l’autre extrémité du couloir. « Madame Tremblay? Madame Tremblay? Au secours! » Il n’arrêtait donc jamais, lui!

Elle s’approcha de lui à grandes enjambées pour se retrouver nez-à-nez avec ce qui l’avait effrayé : une tête énorme décorée de deux yeux et d’une gueule à l’avenant. La tête était fixée à un corps, mais celui-ci se perdait dans un détour du couloir. C’était… non! Elle refusait d’y croire.

« Madame Tremblay, on dirait bien que c’est un dragon! »

Comme si elle avait attendu d’être nommée, la bête se mit à remuer la tête, et Dulice Tremblay eut beau écarquiller les yeux pour essayer de voir s’il ne s’agissait pas d’une créature mécanique, elle n’arriva pas à discerner autre chose que du tissu organique dans l’agencement complexe d’écailles à la surface du corps du… dragon. Lorsque celui-ci ouvrit la bouche pour parler, son haleine chaude qui faillit les jeter à la renverse, Michael et elle, acheva de la convaincre de l’authenticité de la chose.

« Que faites-vous dans mon antre? demanda le dragon. Vous m’avez réveillé et je suis de très mauvaise humeur lorsqu’on me réveille. Lorsqu’on ne me réveille pas d’ailleurs aussi. En fait, j’ai un sale caractère, comme l’ont constaté tous ceux qui n’ont pas vécu assez longtemps pour aller répandre la rumeur. Et comme vous êtes sur le point de le constater. »

Voyant que le dragon avait commencé à inspirer et s’apprêtait, ou bien à les griller de son souffle brûlant, ou bien à les croquer de ses dents acérées (les versions de dragon issues de ses lectures se bousculaient dans son esprit), Dulice Tremblay réfléchit à toute vitesse. « Attendez, Monsieur le Dragon », dit-elle précipitamment, tout en se trouvant un peu ridicule, « nous ne savions pas que vous étiez ici. Tout ce que nous voulons, c’est ressortir d’ici et vous laisser tranquille, mais la porte s’est verrouillée derrière nous. » Le dragon soupira, et il sembla à l’exploratrice que son souffle était encore plus chaud que tout à l’heure. « Je suis statistiquement très méchant, dit-il, et je me demande si j’ai bien envie de cesser de l’être, même si cela va contre toute logique. Quoique je pourrais bien me servir de votre présence pour me divertir autrement. Je le fais de temps à autre.

– Et comment vous y prenez-vous alors, si je puis me permettre?

– J’aime bien imposer des énigmes à mes visiteurs, parfois, avant de les réduire en cendre.

– Et il arrive parfois que vous laissiez la vie sauve aux plus… aux moins navrants?

– Oh, pas souvent. Il y en a seulement deux ou trois qui sont ressortis d’ici vivants. »

Dulice frémit, soupesant ses chances dans son for intérieur. Prudemment, elle s’enquit : « Et serait-ce indiscret de vous demander comment ils s’y sont pris?

– En répondant à une énigme, toujours la même. Pourquoi en changerais-je alors que vous, humains, êtes si bêtes! À un visiteur, un jour, j’ai lancé le chiffre 2. Il m’a répondu 4 et je lui ai laissé la vie sauve. À un autre, plus tard, j’ai donné le chiffre 4. Il a rétorqué 6 et il a survécu. »

Dulice s’éclaircit la gorge : « Et à moi, quel chiffre donneriez-vous? »

Le dragon garda le silence un long moment, la fixant de son regard perçant. « Hum, je crois bien que je te donnerais le chiffre 5, humaine. Puis, je te donnerais quelques instants, pas plus de dix secondes, et je te carboniserais parce que tu n’aurais pas su répondre. Ce que je ferai si tu ne réponds pas d’ici… voyons voir… huit secondes. »

Dulice retint un hoquet. À toute vitesse, elle repassa l’énigme dans sa tête, essayant de donner un sens à la succession de chiffres. 2 plus 2, 4. 4 plus 2, 6. 5 plus 2…. Oh, la réponse était-elle vraiment 7? Au moment où elle s’apprêtait presque à fermer les yeux en attendant d’être anéantie par les flammes crachées par le dragon, une voix qu’elle avait oubliée durant tout ce temps se fit entendre. « Facile, fit la voix. 4. » Comment, 4? L’imbécile! Ne mesurait-il pas les conséquences de sa réponse inconsidérée?

« Comment, “facile?” fit le dragon contre toute attente. As-tu envie de me dire que tu me prends pour un idiot? La réponse est effectivement 4, mais j’ai bien envie de t’arroser de flammes juste pour te punir de ton outrecuidance!

– S’il vous plaît, Monsieur le Dragon, j’implore votre clémence. Mon assistant est certes maladroit, mais il n’est pas méchant. Nous avons eu quelques différends, et je pense que c’est plutôt moi qu’il voulait insulter, parce que je n’aurais jamais trouvé la réponse si vite. Pouvons-nous partir maintenant, et arrêter de vous faire perdre votre temps, s’il vous plaît? »

Le dragon soupira bruyamment. « Je vais vous montrer que je n’ai qu’une parole », fit-il en se rangeant d’un côté du couloir pour leur ménager un passage. Dulice n’avait pas envie de traîner. Elle décocha une œillade à Michael pour lui indiquer de la suivre. Ils avaient déjà commencé à longer le corps massif de la bête lorsque celle-ci les interpella. « Attendez », fit le dragon. Dulice retint son souffle. « Vous aurez besoin de ceci. » Et de son énorme museau, il poussa vers eux un objet blanc pareil à une dent géante. Puis il ne fut plus qu’une masse immobile, presque minérale. Dulice et son assistant pressèrent le pas.

Au bout de la queue du dragon, ils trouvèrent une porte qui s’ouvrit sans peine. Après l’avoir franchie, ils se retrouvèrent dans la rotonde du début. Dulice tenait toujours la dent de dragon dans ses bras. « Est-ce que vous pensez que c’est un élément du trésor des Nalirs, Madame? », demanda Michael. L’écoutille se referma avec fracas derrière eux cependant qu’une autre, de l’autre côté du bassin, s’ouvrait en grinçant. Dulice Tremblay soupira. « Je ne sais pas, Michael, mais pour une raison obscure, je pense que nous ne sommes pas au bout de nos peines. Suivez-moi. »

Lorsque l’écoutille se referma, cette fois, ils furent plongés dans l’obscurité. Dulice fouilla ses poches, à la recherche d’allumettes ou d’une lampe de poche, puis se rappela que son sac était resté là-haut, sur la rive.

Soudain, une lumière en pleine figure, celle d’une lampe de poche.

« Ce sont eux. Arrêtez-les. » Dulice, aveuglée par le faisceau lumineux, sentit qu’on lui passait des menottes et entendit le déclic de celles qui se refermèrent autour des poignets de Michael, puis ils furent tirés, poussés dans le noir par elle ne savait combien de mains. On les jeta tous les deux dans une petite pièce aux parois de pierre, et une porte métallique se referma derrière eux. Maintenant que ses yeux étaient acclimatés à l’obscurité et qu’elle pouvait vaguement entrevoir ses mains au bout de ses bras, Dulice constata qu’ils se trouvaient dans une sorte de cellule. « Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire? s’enquit Michael? Qui sont ces gens qui se sont emparés de nous dans le noir? » L’exploratrice gardait le silence afin de ne pas ajouter à la confusion en oposant la question qui lui brûlait les lèvres : « Mais surtout, que font tous ces gens avec nous dans ce bathyscaphe immergé dans une oasis au milieu d’un désert inconnu? »

Au bout d’une éternité, on vint les chercher. Encore une fois, une lumière leur fut braquée en plein visage, de sorte qu’ils ne virent pas plus leurs geôliers. Dulice essaya de se contorsionner pour échapper à la poigne solide qui la retenait par le bras, mais on lui fit une clé douloureuse et elle conclut qu’il valait mieux se tenir tranquille pour le moment.

On les conduisit dans une salle sensiblement plus grande que leur cachot. Il venait une rumeur du fond de la salle, signe qu’un petit groupe de personnes s’y trouvait peut-être. Mais ils étaient l’un et l’autre aveuglés par la lueur des lampes et on les fit assoir faisant dos à l’assistance présumée. Un gros projecteur les éclairait tous les deux de sa lumière crue, de sorte qu’ils n’arrivèrent pas à discerner la source de la voix lorsque quelqu’un prit la parole.

« Nous sommes ici pour juger un crime sordide. Deux innocentes créatures, fauchées dans la fleur de l’âge. Le 18 avril 2011, Monsieur Updegrave et Madame Potemkine ont été trouvés morts dans une flaque d’eau, avec des éclats de verre tout autour d’eux. Nos efficaces limiers en ont presque immédiatement conclu au meurtre crapuleux. Vous êtes accusés de ce crime. Qu’avez-vous à dire pour votre défense? »

Michael, assis près de Dulice, tenta de se lever d’un bond, mais les deux mains qui ne l’avaient jamais vraiment lâché le ramenèrent sur son siège. « Mais je ne connais pas ce Monsieur… comment déjà? Hopgrave. Ni cette Madamne Potemmachin. Ces accusations sont ridicules et, en plus, qui êtes-vous?

– Faites attention à ce que vous dites en cour, jeune homme, ou je vous accuse d’outrage au tribunal. Niez-vous que vous ne vous rappelez plus où vous étiez la veille du crime.

– Oui, en effet, c’était il y a six mois mais…

– Alors vous avouez que vous n’avez aucun alibi et que, partant, vous auriez très bien pu tuer Monsieur Updegrave et Madame Potemkine?

– Mais non, je me tue à vous le dire!

– Vous tuer? Voilà un détail incriminant. Mais vous vous éloignez de la question. Monsieur, Madame, avez-vous déjà possédé un objet de verre…

– Oui, mais…

– Pire : avez-vous déjà cassé un objet de verre…

– Oui, mais…

– La cour en sait assez. »

Dulice avait l’impression de rêver. Elle ne pouvait croire à la réalité de ce qui se passait, mais en même temps la poigne qui se resserrait sur son bras était bien réelle. De même que la peur qui naissait au creux de son ventre.

– Et quel est le châtiment si nous sommes reconnus coupables?

– La mort, bien sûr, par décapitation. »

Elle ne le voyait pas distinctement pas bien, mais, en se retournant vers Michael, elle vit qu’il la regardait d’un air affolé. Cette fois, il ne résoudrait pas l’énigme d’un calcul rapide. Elle songea que, d’ailleurs, elle n’avait pas eu le temps de lui demander la clé de l’énigme du dragon.

Elle se ressaisit et dit : « Alors, vous nous permettrez de nous défendre. Dans quelles circonstances les victimes ont-elles été découvertes?

– À toute question directe sur le crime, la cour ne vous répondra que par oui ou non. »

Une énigme, jubila Dulice. Il s’agissait d’une autre énigme! Et en posant les bonnes questions, elle leur sauverait la vie! « Monsieur le juge, d’après ce que vous savez de la scène du crime, est-il évident hors de tout doute qu’il y a eu meurtre?

– Non.

– Tout ce qui a été retrouvé, ce sont deux cadavres, des éclats de verre et de l’eau sur le sol, n’est-ce pas?

– Oui.

– Était-on près d’une source d’eau?

– Non.

– Les victimes portaient-elles des vêtements?

– Non.

– Elles étaient nues!

– Oui.

– Avaient-elles des parents, des amis connus?

– Non. »

Dulice eut soudain une illumination. « Y avait-il un chat dans l’appartement où ont été retrouvés Monsieur Updegrave et Madame Potemkine? » Oui. « Monsieur Updegrave et Madame Potemkine étaient-ils… des poissons rouges? » Elle crut entendre le juge soupirer imperceptiblement. La poigne sur leur bras se desserra. La lumière faiblit sans toutefois s’éteindre. Et ils découvrirent autour d’eux une grande salle déserte avec, en son centre, un haut-parleur. La salle se mit à tourner, comme un rotor, et ils se retrouvèrent plaqués sur ses parois. Puis le mouvement centrifuge s’estompa et ils glissèrent lentement des murs, jusqu’à tomber l’un sur l’autre dans une espèce de toboggan. Ils glissèrent ainsi jusqu’au sol, jusqu’à la rotonde d’où ils étaient venus. L’écoutille se referma; une autre, de l’autre côté du bassin, s’ouvrit.

Lorsqu’elle rouvrit la main, Dulice constata qu’on y avait glissé un petit poisson de métal doré. Michael, qui commençait à comprendre le principe, lui jeta un regard entendu : ce n’était sans doute pas là non plus le trésor des Nalirs.

« Bon, je pense que avons vu comment ça fonctionnait, Madame Tremblay. Je ne vois pas pourquoi nous retournerions là-dedans une fois de plus. Je propose que nous plongions pour remonter à la surface.

– Pour aller où? Là-haut, il n’y a que le désert.

– Nous pourrions marcher. Tous les déserts ont une fin.

– Oui, mais, parfois, on ne vit pas assez longtemps pour en voir la fin. Quoi qu’il en soit, faites ce que vous voulez, mais moi je continue. Tout cela a une logique, au bout de laquelle, si nous arrivons à survivre, nous serons ramenés à la civilisation, je le sens. Avec, peut-être, à la clé, le trésor convoité. »

Michael hocha la tête, vaincu par l’argument. Et ils s’avancèrent tous deux vers la prochaine écoutille. Ils en franchirent ainsi des dizaines, jusqu’à en perdre le compte. Toutes les énigmes n’étaient pas linguistiques ou mathématiques. Derrière l’une des porte, il leur fallut grimper le long d’un un gros bouddha de pierre transformé en un mur d’escalade constellé de petits gratons multicolores. Derrière une autre, il y avait des pièces de robots à assembler et le robot, une fois construit, leur donnait la clé pour sortir de là. Ils furent pourchassés par la Mort brandissant sa faucille, et aussi par une armée de rats au pelage ensanglanté par des carnages récents. Chaque fois, ils en ramenaient un objet dont tous, heureusement, n’étaient pas aussi gros que la dent de dragon.

À la fin – enfin, Dulice Tremblay pressentit que c’était la fin – il y eut une dernière porte. Non percée dans la rotonde cette fois, mais, belle grande surface carrée et absurdement inutile, surgie des eaux du bassin. Une passerelle, qui leur était passée inaperçue jusque-là ou qui venait de se matérialiser, y menait.

« Tu es prêt, Michael? » fit Dulice. Elle s’engagea sur la passerelle en s’assurant que son assistant la suivait. Et ils franchirent la porte.

Soudain, tout le décor maintenant familier de la rotonde s’estompa. Ils se retrouvèrent dans l’environnement aseptisé d’un laboratoire. En son centre, il y avait une structure blanche dont les formes organiques qui rappelaient vaguement celle d’un cerveau humain et qui émettait toutes sortes de bruits. « Nalirs? » fit Michael sans avoir trop l’air d’y croire L’exploratrice secoua la tête. Des vivres – fruits, légumes, poulets rotis – s’empilaient près de l’objet cervellomorphe. Perplexe, Dulice constata qu’il y avait une ouverture sur le devant de l’appareil, maculée de nourriture. Elle constata aussi qu’il y avait une substance franchement répugnante tout au bas de l’appareil, non loin d’une seconde ouverture. « Michael, dit-elle, je crois que cet appareil sert à digérer les objet qu’on lui donne. Ce n’est pas un cerveau mais un estomac synthétique. »

Précautionneusement pour éviter de se faire happer un bras par la machine, elle glissa un chou par le trou supérieur. Ce dernier disparut dans les entrailles de l’appareil et, bientôt, une masse de couleur innommable allait nourrir le petit amoncellement au pied de la machine. Dulice extirpa la dent qu’elle avait glissée sous son chandail, et tous les autres objets qu’elle avait mis en sécurité dans ses poches à fermeture à glissière. « Michael, il se peut que je fasse la plus grande gaffe de ma vie, ou que je nous sauve la vie. » Et, de gestes qui se voulaient assurés, elle glissa un à un les artefacts dans la machine, sans lui laisser trop le temps de reprendre son souffle, pour ainsi dire, entre les « bouchées ».

La machine digéra longtemps, au point où Dulice se demanda si elle ne s’était pas trompée et si elle n’était pas en train de briser la machine plutôt que de trouver un moyen de sortir d’ici. Cependant, au bout d’un long moment, un objet blanc jaillit de la machine et se perdit dans la masse visqueuse des déjections. « Michael, va récupérer l’objet.

– Mais Madame…

– C’est ça être mon assistant. Il faut parfois mettre la main à la pâte. Aussi répugnante que soit parfois cette pâte. »

Le jeune homme retroussa ses manches puis, se bouchant le nez de sa main gauche, se mit à fourrager dans la substance repoussante et nauséabonde de la main droite. Il en sortit bientôt un petit rectangle blanc. Le trésor des Nalirs? Dulice le regarda en hochant la tête.

Soudain, il se fit un grand bruit, comme le grondement de l’océan les jours de tempête, et l’eau qui avait disparu réapparut en trombes qui se transformèrent vite en tourbillons, et Michael et Dulice Tremblay furent entraînés par ce tourbillon qui les attirait vers le haut. Ballotés de droite à gauche, ils perdirent tout sens de l’orientation et se perdirent de vue jusqu’à ce qu’ils furent projetés l’un près de l’autre sur un rivage. Lorsque les embruns se furent dissipés et que la dernière vague se fut retirée, Dulice et Michael ouvrirent les yeux pour se retrouver… À Westmount, devant la maison où tout avait commencé, avec la jeep de l’exploratrice stationnée juste en face. Ils se relevèrent en se secouant et Dulice Tremblay constata, soulagée, qu’elle n’avait pas lâché la plaque blanche. Qui n’était maintenant plus blanche du tout sinon sur trois de ses côtés les plus étroits.

Le baron d’Outre s’avançait vers eux.

* * *

Dulice sortit de la salle de bain après avoir enfilé le peignoir que le baron d’Outre lui avait prêté. Elle retrouva ce dernier au salon, où il avait déjà été rejoint par Michael, lui aussi portant un peignoir.

« Ah, je suis content de voir que vous avez l’air plus en forme qu’à votre arrivée. Je vous avais dit qu’une bonne sieste et une douche vous feraient du bien. Venez, je veux vous montrer quelque chose. »

La pièce d’à côté était une immense bibliothèque. Dulice avait toujours su que le baron d’Outre était à l’aise financièrement, mais sa maison trahissait une richesse plus importante et ancienne qu’elle l’aurait cru. Le baron fit coulisser un battant, révélant toute une série de rectangles aux mêmes dimensions que celui qu’elle venait de rapporter, mais de couleurs variables. Michael ouvrit de grands yeux en jetant des regards entendus à l’exploratrice qui, elle, s’efforça de ne trahir aucune émotion. « C’est ici que je range tous les trésors des Nalirs que vous me rapportez des quatre coins du monde. C’est un travail sans fin, à ce qu’il semble, parce que chaque fois que je pense avoir complété la collection, j’apprends qu’on en a repéré un autre. Cette quête aura-t-elle une fin? »

Il fouilla dans ses poches et tendit a Dulice une clé. Elle la prit et la glissa dans la poche de son peignoir en hochant la tête.

« Michael, va te rhabiller. Nous partons bientôt. »

© Sylvie Bérard 2011

Lancement de La Saga d’Illyge

Montréal, 18 octobre 2011 — C’est aujourd’hui que mon tout nouveau roman La Saga d’Illyge était lancé! Cela s’est fait dans le contexte d’un événement au Lion d’or soulignant le 15e anniversaire d’Alire, alors tous les auteurs-es de la saison y étaient, en plus de plein de beau monde qui avait répondu à l’appel! Hugues Morin n’a pas acheté mon roman (!), mais je l’aime quand même et il décrit bien l’événement dans son blogue L’esprit vagabond.

© Sylvie Bérard 2011

La Saga d’Illyge dans les nouvelles de Trent

On parle de mon lancement sur le site de l’Université Trent: Dr. Sylvie Berard’s La Saga d’Illyge explores ideas of sexual identity in nature vs. nurture.

Et permettez-moi de me citer (dans la langue d’Orwell):

I like the balance that being a writer who is also a professor who is also a scholar provides me, and how every side of my work on and around literature questions and responds to the other aspects,” said Prof. Bérard. “After all this time, I am still in love with the campus, which is quite something to say as an urban person who could not paddle for her life!

Mutation des avant-gardes

Je suis au colloque Mutation des avant-gardes à compter de demain et pour les quatre prochains jours. J’y parlerai de ceci:

L’onirique rationnel d’Élisabeth Vonarburg ou la science-fiction comme avant-garde de la réalité

C’est la pensée rationnelle qui distingue, dit-on, la science-fiction des autres genres. Et pourtant, le rêve, lieu de l’irrationnel ou, du moins, d’une autre raison, y est partout présent, que ce soit dans les univers virtuels, dans les « états altérés de la conscience » ou dans les autres réalités parallèles irrationnelles. L’auteure de science-fiction québécoise contemporaine Élisabeth Vonarburg non seulement intègre le rêve à ses fictions, mais elle l’a érigé en méthode d’écriture, comme elle l’explique dans son guide Comment écrire des histoires : Guide de l’explorateur (Sainte-Foy: Le Griffon d’argile, 2004 [1986]). Le rêve, dans ses récits autrement inscrits dans un réseau complexe d’interrelations, permet des percées en avant ou de côté, des ruptures par rapport à l’univers fictionnel rhizomatique qu’elle s’affaire à construire depuis plus de trente ans. Dans cette communication, je compte observer comment, dans le corpus de l’auteure, l’image onirique sert d’assise à la performance du réel; comment, pour employer les termes d’Edgar Morin, le rêve est avant-garde de la réalité.

Ça se passe en partie à l’Usine C, en partie à l’Université de Montréal. Le site du colloque se trouve ici.