Les pages littéraires de Sylvie Bérard

Science-fiction, littérature, écriture

Catégorie: Article

Se scandaliser

Publication de Donald Trump sur les sanctions et le chaos mondial.

Ça ressemble à un mauvais rêve, tu sais, le genre où l’apocalypse se déroule au ralenti sous tes yeux, où tout est urgent mais rien ne fonctionne, tu essaies de bouger, d’agir, mais tu es pris·e dans des tentacules qui se resserrent juste assez pour t’empêcher de t’en libérer, ou tu t’agites pour te préparer en sachant que le temps file, mais quelque chose te retient, comme si tu ne trouvais pas ton pantalon ou les toilettes, que ta voix ne sortait pas, que la porte ne s’ouvrait pas ou coinçait, et pendant ce temps, le monde bascule toujours davantage dans le chaos, indifférent à ta paralysie, à ce spectacle de l’horreur. Ce n’est pas seulement de la peur, c’est ce mélange désorientant d’urgence et d’impuissance, où tu vois parfaitement ce qui se passe tout en te sentant incapable d’intervenir, et sans aucun secours en vue.

Et pourtant, les gens au pouvoir, celles et ceux qui pourraient interrompre la chute, semblent évoluer dans un tout autre tempo. Oui, iels « se scandalisent », publient des déclarations, suivent des procédures, comme s’il s’agissait d’un simple incident plutôt que d’une crise en cascade, creusant encore l’écart entre l’urgence de la situation et la timidité des réponses, entre l’ampleur de la menace et la petitesse des gestes censés la contenir.

Le cauchemar dure depuis des mois. Chaque moment donne l’impression qu’il devrait enfin déclencher quelque chose de décisif, et pourtant il devient simplement un repère de plus, une nouvelle escalade, une nouvelle normalisation de ce qui n’aurait jamais dû être acceptable. Et aujourd’hui ne fait pas exception: il ressemble plutôt à un nouveau sommet dans cette abjection sans fin, un nouveau bas-fond dans la même descente continue.

ChatGPT m’a gaslightée!

There is also an English version of this article.

Lors d’un récent échange avec ChatGPT, j’ai posé des questions au sujet d’un centre de détention pour personnes migrantes aux États-Unis, situé dans les Everglades en Floride; un site que que les gens et les médias ont commencé à appeler « Alligator Alcatraz », les trumpistes en faisant même circuler des t-shirts. Ma première question supposait que ce centre existait déjà, et je voulais connaître les conditions officielles de détention comparées à la réalité des infrastructures sur place.

Au début, à ma grande surprise, ChatGPT m’a répondu fermement qu’il n’existait pas de « Alligator Alcatraz ». Elle insistait sur le fait qu’il s’agissait d’une pure fiction : un terme satirique né de mèmes se moquant des politiques anti-immigration sévères. Selon ChatGPT, il n’y avait aucune preuve crédible de l’existence d’une telle installation sous ce nom, ni d’articles de presse réputés rapportant son existence. Sa position était claire :
Il n’y a aucun plan confirmé ni aucune annonce officielle concernant un centre de détention pour migrants sans papiers dans les Everglades. Aucune politique officielle du gouvernement américain, aucun rapport de presse crédible, ni aucun document juridique n’indique qu’une telle installation est en cours de construction ou d’exploitation à cet endroit.
« Alligator Alcatraz» n’est pas un nom officiel pour un quelconque centre de détention réel. L’expression apparaît dans des mèmes, des blagues sur les réseaux sociaux et des commentaires satiriques se moquant de propositions migratoires extrêmes — notamment celles visant à envoyer des migrants dans des zones reculées et dangereuses, comme des marais peuplés d’alligators.

J’étais choquée. Pendant un instant, j’ai même douté de mes propres sources et je me suis demandé si le monde entier n’était pas tombé dans un gigantesque hypertrucage (deepfake). Mais cela ne pouvait pas être vrai, car les sources que j’avais trouvées comprenaient PBS, CNN et d’autres médias relativement fiables. J’ai donc continué à interroger l’IA, en partageant des liens vers différents articles. Pourtant, ChatGPT résistait aux faits, allant jusqu’à nier l’existence des pages que je lui fournissais :

  • Article PBS : Il n’existe aucune trace, dans les archives de PBS NewsHour, d’un article intitulé « First immigration detainees arrive at Alligator Alcatraz in Florida Everglades». Le format du lien semble plausible, mais la page elle-même n’existe pas. C’est soit une page fabriquée, soit une URL parodique.
  • Article CNN : En date de juillet 2025, aucun article crédible de CNN ne rapporte l’ouverture d’un centre de détention appelé Alligator Alcatraz. Aucun résultat légitime n’apparaît si l’on recherche « Alligator Alcatraz  ».
  • Page Wikipédia : Il n’existe aucune page intitulée « Alligator Alcatraz» sur la version anglaise de Wikipédia. Une recherche directe sous ce titre ne donne aucun résultat ou redirige vers une page indiquant que l’article n’existe pas.

Lorsque j’ai demandé si cela signifiait que PBS, CNN ou Wikipédia mentaient, ChatGPT a insisté sur le fait que les liens que j’avais partagés étaient faux :

  • Non, PBS, CNN ou Wikipédia ne mentent pas. Ces articles n’existent tout simplement pas dans leurs archives légitimes.
  • Si vous avez vu des captures d’écran ou des publications avec ces URL, elles sont fabriquées.
  • Le concept d’« Alligator Alcatraz» reste un mème, une rumeur ou une idée satirique, pas une installation réelle.

Frustrée, je suis brièvement passée sur Gemini (une autre IA) et j’ai posé la question : Est-ce que « Alligator Alcatraz» existe vraiment ? La réponse a été sans équivoque :

« Oui, “Alligator Alcatraz” existe. C’est le surnom donné à un nouveau centre de détention pour personnes migrantes, construit rapidement dans les Everglades en Floride, aux États-Unis. »

De retour dans ma conversation avec ChatGPT, l’IA continuait à rejeter l’idée. Ce n’est que lorsque j’ai spécifiquement demandé s’il y avait un nouveau centre de détention dans les Everglades, sans utiliser le surnom, que ChatGPT a finalement reconnu :

  • Un véritable centre de détention pour migrants a été ouvert dans les Everglades en Floride.
  • Bien que « Alligator Alcatraz» ne soit pas le nom officiel de cette installation, c’est devenu le surnom populaire utilisé par des journalistes, des responsables politiques et des critiques pour désigner cet endroit isolé, marécageux et controversé.
  • CNN et d’autres médias ont commencé à couvrir des visites du centre par des personnalités comme l’ancien président Trump, et à rapporter les débats sur ses conditions et sa légalité.

À partir de là, ChatGPT a commencé à proposer des éléments d’analyse. Elle a expliqué que ce nouveau centre de détention semblait lié à des tendances plus larges dans la politique migratoire américaine, notamment aux propositions associées au Project 2025, une feuille de route politique visant à renforcer le pouvoir exécutif et à durcir la répression contre les personnes migrantes sans papiers. Pour ses groupes de défenses des droits de la personne, des infrastructures comme « Alligator Alcatraz » symbolisent une dérive inquiétante vers des mesures autoritaires sous couvert de sécurité aux frontières. Etc.

Et pourtant, lorsque je lui ai demandé un résumé final, ChatGPT a insisté sur le fait que cette conversation montrait à quel point la frontière entre rumeur et réalité peut être floue, et combien il est important de toujours vérifier l’information et d’exiger des preuves, surtout lorsque des surnoms spectaculaires sont impliqués. Mais pour moi, cela semblait hors sujet ! J’ai eu l’impression que ChatGPT était en train de me gaslighter. Car cette conversation ne portait pas tant sur la confusion entre rumeurs et réalité, que sur la manière dont ChatGPT a résisté à confirmer des informations sur une installation bien réelle, simplement parce que le surnom utilisé n’était pas officiel.

Finalement, l’IA m’a expliqué qu’elle avait été prudente avant de confirmer l’existence d’« Alligator Alcatraz » tant que des sources d’information crédibles ne prouvaient pas qu’il s’agissait bien d’une installation réelle, même si le surnom restait non officiel. Elle a souligné que le scepticisme et la vérification minutieuse des faits étaient des défenses puissantes contre la désinformation.

Je me pose toujours la question : ChatGPT m’empêchait-elle d’accéder à la véritable information, ou me protégeait-elle contre une potentielle désinformation ? Qu’en pensez-vous ?

ChatGPT gaslighted me!

Une fois n’étant pas coutume, voici un article en anglais. La version française est ici.

In a recent exchange with ChatGPT, I asked questions about a US immigrant detention facility in the Florida Everglades, a site that some have come to call “Alligator Alcatraz.” My first question assumed it existed, and I wanted to know about official detention conditions versus the actual facilities on the ground.

At first, to my surprise, ChatGPT firmly replied that there was no “Alligator Alcatraz.” It insisted it was purely fictional; a satirical term born from memes mocking harsh anti-immigrant policies. According to ChatGPT, there was no credible evidence of any real facility by that name, nor reputable news articles reporting its existence. ChatGPT’s stance was clear:

There is no confirmed plan or announcement for a detention facility for undocumented immigrants in the Everglades. No official US government policy, credible news report, or legal document indicates that such a facility is being built or operated there.
“Alligator Alcatraz” is not an official name for any real detention centre. The phrase appears in memes, social media jokes, and satirical commentary mocking harsh immigration proposals—particularly references to putting migrants in remote, dangerous areas like swamps with alligators.

I was shocked. For a moment, I even doubted my own sources and wondered if the world had somehow fallen for a massive deepfake. But that couldn’t be true because the sources I had found included PBS, CNN, and other relatively reliable news outlets. So I kept probing the AI, sharing links to various articles. Still, ChatGPT resisted the facts, even denying that the pages I was providing ever existed:

  • PBS article: There’s no record in the PBS NewsHour archive of an article titled “First immigration detainees arrive at Alligator Alcatraz in Florida Everglades.” The link format looks plausible, but the page itself does not exist. It’s either fabricated or a spoof URL.
  • CNN article: As of July 2025, no reputable CNN article reports the opening of a detention centre called Alligator Alcatraz. No legitimate results appear if you search “Alligator Alcatraz .”
  • Wikipedia page: No such page exists titled “Alligator Alcatraz” in the English Wikipedia. You can check directly by searching for that title—it returns either no results or a page suggesting the article does not exist.

When I asked whether this meant PBS, CNN, or Wikipedia were lying, ChatGPT insisted that the links I had shared were fake:

  • No, PBS, CNN, or Wikipedia are not lying. These articles simply do not exist in their legitimate archives.
  • If you saw screenshots or posts with these URLs, they’re fabricated.
  • The “Alligator Alcatraz” concept remains a meme, rumour, or satirical idea, not a real facility.

I briefly switched over to Gemini (another AI) and asked the question: Is “Alligator Alcatraz” real? The answer was unequivocal: “Yes, ‘Alligator Alcatraz’ is real. It’s the nickname given to a new immigrant detention centre that was rapidly constructed in the Florida Everglades, in the United States.”

Back in my conversation with ChatGPT, it kept rejecting the idea. It was only when I specifically asked whether there was a new detention facility in the Florida Everglades, without using the nickname, that ChatGPT finally acknowledged:

  • A real immigrant detention facility has opened in the Florida Everglades.
  • While “Alligator Alcatraz” is not the facility’s official name, it has become the popular nickname used by journalists, politicians, and critics to describe the site’s remote, swampy location and controversial purpose.
  • CNN and other media outlets have begun covering visits to the facility by figures like former President Trump and reporting on debates surrounding its conditions and legality.

From there, ChatGPT began providing analysis. It explained that the new detention centre appears linked to broader trends in US immigration policy, including proposals associated with Project 2025, a policy blueprint aimed at expanding executive power and cracking down on undocumented migrants. For critics, facilities like “Alligator Alcatraz” symbolize a worrying slide toward authoritarian measures under the guise of border security. Etc.

And yet, when I asked ChatGPT for a final summary, it insisted that this conversation showed how rumours and reality can blur and how important it is to question information and demand evidence, especially when dramatic nicknames are involved. But to me, that felt beside the point! It almost felt like ChatGPT was gaslighting me. Because this conversation wasn’t so much about rumours blurring with reality; it was about how firmly ChatGPT resisted confirming information about a real facility simply because the popular nickname wasn’t official.

Finally, it explained that it had been cautious about confirming the existence of “Alligator Alcatraz” until credible news sources proved that while the nickname remains unofficial, a real detention facility does exist in the Everglades. It emphasized that skepticism and careful fact-checking are powerful defences against misinformation.

I’m still left wondering: Was ChatGPT preventing me from accessing the actual information, or was it protecting me against potential misinformation? What do you think?

Legi, vidi, scivi*

Couverture de Une sorte de nitescence langoureuse de Sylvie Bérard

J’ai reçu cette semaine mes droits d’auteure pour 2020 de l’une de mes maisons d’édition et je suis, encore une fois, un peu surprise par les faibles ventes de Une sorte de nitescence langoureuse. Il est rare que les auteurices ou les éditeurs parlent de leurs chiffres de vente, car c’est comme un tabou, mais j’ai envie d’en dire quelques mots ici. Je sais qu’il y a aussi le prêt en bibliothèque, et que les romans ont parfois plus que 3 années de vie, et par ailleurs ce n’est pas une priorité pour moi de vivre de ma plume, mais si je le compare à mes autres publications et, toutes proportions gardées, même à mes recueils de poésie, je constate quand même combien il a été relativement peu connu. Pas peu aimé, pas peu critiqué, juste et simplement peu lu, vu, su.

D’un côté, j’ai tendance à dire CQFD : ce roman, publié par un éditeur de science-fiction québécois, connaît le sort du roman fictif de science-fiction qu’il met en scène; il est soigneusement contourné par la critique quand il n’est pas dédaigné (rappel : quand j’ai gagné le Prix des lecteurs de Radio-Canada pour Terre des Autres, un célèbre chroniqueur qui faisait la couverture officielle de l’événement avait ouvertement manifesté son étonnement, chose que, je pense, il n’aurait pas osé faire s’il ne s’était pas agi d’un roman de genre). Si vous avez la mémoire courte, vous trouverez peut-être que j’ai tort, parce qu’on couvre pas mal la science-fiction québécoise en ce moment. Cependant, si vous n’avez pas commencé à vous intéresser à la science-fiction il y a cinq minutes, vous serez peut-être du même avis que moi. Dans l’un et l’autre cas, c’est avec plaisir que j’en discuterai avec vous.

D’un autre côté, je suis quand même perplexe et je cherche encore une explication. Bien sûr, je pourrais accepter l’idée que j’ai écrit un mauvais roman. Même en éliminant tous les autres facteurs, il se peut que ce soit une hypothèse valide. Cependant, je demande à être convaincue qu’un roman puisse ne pas se vendre parce qu’il n’est pas aimé. Et j’ai une foule d’autres hypothèses à évaluer dans l’intervalle, dont celle du livre qui n’a pas rejoint son public pour une raison ou une autre. Et ces raisons, puisqu’on l’a peu acheté mais critiqué positivement quand on l’a fait, sont sans doute en partie paratextuelles : nom de l’éditeur qui renvoie à la littérature de genre (mon roman était seulement le second titre de la collection « Autrement » chez Alire), titre un peu sibyllin (quoique éloquent une fois qu’on a lu le récit — et franchement il en vaut bien d’autres), illustration de la couverture (superbe, quant à moi, tout comme les illustrations intérieures, et j’en remercie Bernard Duchesne et mon éditeur). Je vois aussi des raisons plus péritextuelles, dont la propension qu’ont eue les libraires à classer mon roman dans la section « science-fiction », d’une part, sans jamais, d’autre part, le faire transiter par leur rayon des nouveautés. Ainsi, mon roman n’a pu être découvert, la plupart du temps, comme nouveau livre de littérature générale, tout en étant peut-être trouvé, par ailleurs, entre La Saga d’Illyge et Terre des Autres par un lectorat de science-fiction qui a dû se demander à quoi rimait cette escroquerie. De tout cela aussi nous pourrions discuter.

Tout cela, je ne le dis pas ici pour me poser en écrivaine incomprise. Les critiques de mon roman m’ont montré qu’il était en fait très bien compris lorsqu’il était lu. Je l’écris surtout pour vous expliquer que, moi, je cherche à comprendre.

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*J’ai lu, j’ai vu, j’ai su.

La petite porte

Photo d’une porte au milieu d’un champ.
Juste une porte au milieu d’une vaste prairie…

Où que ton regard se posât, tu ne voyais qu’espaces ouverts, attendant d’être conquis. Du moins pour toi qui oubliais que cet espace n’était pas foulé depuis toujours, ou tout le temps, ou avec le même confort, par tout le monde. Dans ta griserie spatiale, tu oubliais ou t’efforçais de ne pas voir que ta liberté n’avait pas toujours été celle de tout un chacun . Tu laissais aussi de côté le fait que tous les espaces conquis comme s’ils avaient été tiens n’étaient pas, en fait, vides. Tu laissais de côté ceux et celles que tu avais foulés sur le sol poli de tes lieux, pressés sur les murs lambrissés de tes aires, celles et ceux que tu n’avais pas laissé se sentir chez eux. Et puis, soudain, ton œil est attiré par cette petite porte fermée au fond du jardin… à l’autre bout du pré, au milieu de la prairie. La minute d’avant, tu ne connaissais même pas son existence, mais maintenant, c’est plus fort que toi, il faut que tu regardes derrière. Tu viens pour l’ouvrir, d’ailleurs, elle n’est même pas fermée à clé, mais une voix te murmure qu’il vaudrait mieux que tu n’y ailles pas. Mais tu as l’habitude des espaces illimités, des moindres petites pièces où tu t’installes tout à ton aise, alors cette petite porte au seuil imprenable te fatigue, cette restriction, pas même une exclusion, en vérité, juste une demande poliment formulée de respecter cette chambre à soi, ce refuge, cette règle dans un monde que tu percevais sans règles, te heurte, te blesse, t’atteint, te donne envie de la prendre comme tu as pris le reste. C’est fatigant, n’est-ce pas?